Pourquoi Manon aime découper

25 juillet 2010

    Un grain, pour sûr, Manon en avait un. On n’assassine pas des gens sans avoir une araignée au plafond. Toutefois aussi étrange que cela puisse paraître, la jeune femme ne se considérait pas comme une cinglée de première classe. Tuer, c’était plutôt une question de survie, un acte totalement égoïste, certes, mais essentiel à son équilibre. C’était ce qui lui permettait de rester calme, posée, réfléchie et cohérente. Autrement dit… saine. Quand elle ne tuait pas pendant quelques mois, les symptômes de sa folie revenaient au galop. Tout d’abord elle se sentait glisser, comme dans un rêve éveillé, ses pensées fuyant de manière incontrôlable, et quand elle redevenait lucide elle s’étonnait d’avoir trouvé certaines de ses pensées logiques.
    Ensuite une vague d’indifférence s’étendait à tout son corps. Habituellement, Manon faisait preuve d’empathie, elle se qualifiait parfois elle-même d’éponge à émotions. Quand la souffrance des autres lui éclatait au visage, elle devenait sienne et la jeune femme la supportait en silence, se concentrant énormément pour rester maitresse d’elle-même sans faire preuve de faiblesse.
    Mais quand l’ombre passait sur elle, Manon devenait imperméable. Cet état d’absence de sentiments était à la fois fascinant, pratique et effrayant. Fascinant de tout observer avec des yeux nouveaux, de tester tout et de se rendre compte que rien ne comptait. Pratique car c’était quelque part, reposant pour le cerveau, et également car dans ces moments là, Manon se sentait invincible. Mais effrayant, car la jeune femme savait ce qu’elle était censée ressentir, et ordinairement elle le ressentait. Sa notion du bien et du mal restait toujours intacte. Aussi, ne pas ressentir de tristesse lors d’événements supposés tristes, comme lorsqu’un de ses bons camarades de classe n’était plus venu à l’école parce qu’il était mort, elle savait que la morale ne le permettait pas. Du coup ces soudaines absences de sentiments l’inquiétaient, lui rappelant à quel point elle était fêlée.
    Un autre symptôme qu’elle adorait et détestait à la fois était cette impression de dissociation de son corps avec elle-même. Étendue sur le canapé, elle observait ses bras et ses mains, mais elle ne les reconnaissait plus. Comme si ces membres n’étaient pas à elle, ou qu’ils étaient morts. Elle bougeait alors un doigt et tout lui semblait encore plus étrange et irréel. Une envie folle la prenait parfois d’arracher ces intrus collés grossièrement sur son corps. Mais elle restait calme, immobile, paniquant par moment à l’intérieur mais toujours stoïque de l’extérieur.
    De ce qu’avait lu Manon, elle pouvait être schizophrène ou psychopathe, elle n’avait jamais vraiment saisi la différence entre les deux pathologies, et aucune des deux ne collaient vraiment, bien que certains symptômes fussent criants de ressemblance avec son cas. Elle se décida donc vers ses 17ans à consulter un psychiatre, non pas pour qu’il l’aida, ce qu’elle jugeait impossible, mais pour obtenir des réponses à ses questions.

***

    Évidemment elle omit d’évoquer les gorges tranchées, les corps mutilés, les chairs découpées et les cadavres cachés au fin fond des bois. Elle s’en tira avec un diagnostic de schizophrénie simple, n’étant pas atteinte d’hallucinations et autres délires, mais fut pour le reste assez déçue de son entretien : le médecin ne la renseigna guère davantage quant aux différences entre les deux troubles comportementaux qui l’intéressaient, et Manon dut tirer seule des conclusions : elle était certainement un peu des deux. Schizo au vu de ses sensations de dissociation et de son besoin de rééquilibrer son corps avec des rituels, mais psychopathe puisque ces rituels consistaient justement à trucider, couper en tranches et bousiller-BoUsillEr-BOUSILLER des individus humains. Manon n’aimait pas beaucoup le terme de psychopathe, ce mot représentant pour elle des êtres impulsifs et désordonnés, ce qui était tout le contraire de ce qu’elle était. Enfin sauf quand elle perdait pied quelques secondes en goutant au plaisir d’enfoncer un couteau dans la chair. Mais elle revenait vite à ses moutons. En cherchant un peu, elle trouva un terme qui collait à peu près : l’héboïdophrénie.
    Quel joli mot ! Satisfaite de pouvoir mettre un nom sur son état, Manon s’attarda ensuite à lire les traitements. Traitements, ce mot se mit à résonner dans sa tête… Elle se rendit soudain compte qu’elle avait désormais deux choix : continuer comme elle l’avait toujours fait, continuer à trancher, couper et découper, ou bien… se faire soigner. Et si jamais elle pouvait débuter une nouvelle vie, normale, sans besoin de tuer des innocents pour remettre son cerveau en place ? Même si la culpabilité ne la rongeait pas, elle songea que tout cela était peut-être totalement inutile si un simple comprimé pouvait résoudre le souci. Après tout, elle ne tuait pas (que) pour le plaisir, mais juste pour remettre ses idées en ordre dans sa tête. Alors comprimé ou machette ? Manon révisa la morale et le bien et le mal : « un comprimé pour faire le bien, une machette pour faire du mal… Le choix semble trivial. »
    Finalement après mûre réflexion, Manon décida qu’il était plus sage de laisser tomber les noms qu’on pose sur les maladies, ces foutaises qui ne servent qu’à se déresponsabiliser de tous ses actes, qui vous font entrer dans le cercle des gens à plaindre et qui vous rendent faible et dépendant du corps médical. Elle se dit, en colère :
     « J’ai failli me faire avoir, nom d’un chien ! Le bruit d’une machette qui entre dans la chair, y’a pas à chier, c’est quand même plus agréable qu’un foutu comprimé amer sur la langue. Qu’ils aillent tous se faire foutre, je suis psychopathe si ça leur chante. Pourquoi je devrais m’emmerder à brider ma créativité morbide pour une bande de cons qui ne comprennent rien à la beauté cadavérique ? Maudits ignorants, je vous plains. »
    Sur ce, Manon saisit son sac à dos noir contenant tout un tas de joyeux accessoires, puis sursauta en apercevant des doigts pâles accrochés sur la sangle. Elle gifla sa main avec l’autre pour voir s’il s’agissait bien la sienne, puis soulagée, partit gaiement dans la nuit noire à la recherche d’une cible, qu’elle espéra bourrée, légère, et ne panant rien à l’esthétique de la Mort. Plus facile à manier et jamais de regrets à la buter. Elle en trouva une.
    Et ainsi s’acheva l’unique soir où Manon faillit prendre la voie de la guérison.

/* Qui devinera ce qu’est cette image ? Certes elle n’a à priori pas du tout de rapport avec le sujet, mais je ne sais pas pourquoi je trouve qu’elle illustre bien… Si j’étais schizophrène et que je devais dessiner un cerveau je pondrais peut-être un truc du genre… Oups si personne n’est de mon avis je file chez un psy */

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3 commentaires sur “Pourquoi Manon aime découper”

  1. Caliope dit :

    Bonsoir,
    Depuis que nous sommes amis sur facebook, j’étais plusieurs fois venue « zieuter » ton site sans jamais avoir assez de temps pour me plonger dans tes récits. Aujourd’hui, c’est fait ! Belle narration, belle écriture et jolis méandres psychologiques de ton personnage.

    J’ai fait le tour du site mais je n’ai pas trouvé de présentation, de ce fait, je ne sais pas même pas comment tu te nommes ? Manon ?

    Je vais poursuivre ma lecture, amitié Caliope.

  2. Manon dit :

    Bonjour Caliope et merci pour ton commentaire encourageant ! En effet, mon « à propos » est très succin car je n’aime pas tellement les présentations, mais oui, tu peux m’appeler Manon ;) Moi aussi j’apprécie ton blog et tes écrits, d’autant plus que j’ai du mal à trouver des blogs d’écriture avec des nouvelles de type fiction, je suis donc bien contente d’avoir trouvé le tien.
    A bientôt

  3. Caliope dit :

    Héhé, je ne savais pas que tu étais venue sur mon blog. Laisse un message au passage !
    Plaisir partagé !

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